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India and the Great Eurasian Game

 


traduit de l'anglais à partir d'une référence présente sur le site http://www.stratfor.com/asia/commentary/0106042250.htm
by Véronique CHARDON, Thibaud BINOIS & Christophe DELMAS

 

By George Fiedman

Résumé :


L'Inde s'affirme comme un nouvel acteur qui pourrait jouer un rôle significatif dans le résultat final de la rivalité tripartite entre les Etats-Unis, la Chine et la Russie pour le pouvoir et l'influence sur l'Eurasie. Parmi les facteurs qui pourraient amener l'Inde à rechercher de plus fortes relations avec les Etats-Unis apparaissent l'antagonisme traditionnel avec la Chine, un déclin du soutien américain au Pakistan et la croissance de l'économie indienne, qui pourrait fortement bénéficier des liens avec l'Amérique.


Analyse :


Entre les Etats-Unis, la Chine et la Russie qui continuent à manœuvrer dans leur jeu à trois pour le pouvoir et l'influence en Eurasie, l'Inde s'affirme comme un nouvel acteur qui pourrait jouer un rôle significatif dans le résultat final. L'Inde, qui est restée amarrée tant à l'Union Soviétique qu'à la Russie pendant des décennies, laisse présager une nouvelle orientation dans sa politique étrangère, recherchant de nouveaux partenaires et trouvant un écho empressé avec les Etats-Unis. Un partenariat indo-américain pourrait bien servir les intérêts géostratégiques et économiques de Washington comme ceux de New Delhi .

Il est utile de commencer par rappeler les définitions d'une superpuissance et d'une grande puissance. La superpuissance est celle qui est capable d'agir à l'échelle planétaire. La grande puissance, quant à elle, ne peut agir que régionalement mais de manière décisive et en l'absence d'une superpuissance ou d'une coalition de grandes puissances. Alors qu'une grande puissance risque de manquer d'une capacité militaire immédiate, elle dispose d'un moteur économique puissant qui pourrait lui permettre de devenir une superpuissance si elle le désirait. D'après cette définition, la Russie et la Chine sont de grandes puissances, au même titre que l'Europe et le Japon. Et l'Inde doit être incluse dans cette liste.

La question pour l'Inde est de savoir si elle se rapproche des Etats-Unis ou si elle entre dans une coalition avec la Chine et la Russie. La Chine ne peut atteindre l'Inde d'aucune manière concrète (même si l'Inde a décidé de développer l'arme nucléaire en réponse à l'expérimentation par la Chine d'une bombe atomique dans les années 60). La Russie par contre peut atteindre l'Inde à sa frontière nord-ouest. Cependant sa géographie protège l'Inde de réelles menaces sur son territoire. Cela laisse l'Inde libre de décider de ses propres priorités stratégiques. Et l'Inde entretient des liens économiques croissants et dynamiques avec les Etats-Unis.

Cependant il y a aussi des raisons pour que l'Inde choisisse de rejoindre une alliance circonstancielle avec la Russie et la Chine. Alors que Washington poursuit son ouverture diplomatique vis à vis de Moscou, les intérêts immédiats russes et chinois font de leur collaboration une éventualité logique. Si la Russie et la Chine invitaient l'Inde à les rejoindre, ces trois grandes puissances unies domineraient l'Eurasie. De plus, chacun de ces pays serait suffisamment en sécurité sur son territoire pour pouvoir se concentrer sur le développement, coûteux et exigeant, d'une marine de " haute-mer ", capable d'opérer régionalement voire mondialement. Si elle se renforçait, cette coalition pourrait mobiliser la capacité militaire d'une superpuissance qui concurrencerait les Etats-Unis.

Ces derniers ne peuvent qu'être conscients de cette éventualité. Ils ont avec, une volonté croissante, renforcé leurs relations avec l'Inde ; sans rencontrer de résistance. Depuis le milieu des années 1990, les officiels américains répètent que ce renforcement des relations avec l'Inde est un élément important du maintien de la sécurité dans le sud de l'Asie. Le Général Henry H. Shelton, Chef d'Etat-major américain, prévoit une visite en Inde pour la fin de l'été [NDT : 2001] afin de rencontrer ses homologues militaires à New Delhi. (Un voyage à l'origine prévu cette semaine a été reporté par Washington pour des raisons de politique intérieure.)

Parmi les causes pour lesquelles l'Inde pourrait envisager de plus fortes relations avec les Etats-Unis ressort l'antagonisme traditionnel de l'Inde envers la Chine. Le soutien américain au Pakistan dans sa guerre contre l'Inde en 1971 et l'ouverture diplomatique de l'ancien président Richard Nixon envers la Chine, évènements qui poussèrent New Delhi à se rapprocher de Moscou au début des années 1970, ne dominent plus la politique de cette région.. La Russie, même sous la présidence de Vladimir Poutine, est un partenaire de loin beaucoup moins fiable que ne l'était l'Union soviétique, et la Russie d'aujourd'hui est tout simplement un partenaire trop faible pour être la pierre angulaire d'une politique étrangère. Moscou n'est pas capable de fournir des crédits à l'Inde pour acheter des armes, n'a pas la technologie dont l'Inde a besoin, et surtout, n'a pas le poids politique nécessaire pour se faire le champion de la cause indienne au plan international.

La Chine et l'Inde se livrèrent une brève mais importante bataille dans l'Himalaya en 1962. L'Inde s'est toujours préoccupée des intentions chinoises dans cette région. Mais mener une offensive d'envergure dans les hauts sommets n'est vraiment pas chose facile. Déployer un nombre important de troupes dans un conflit de haute intensité -et leur fournir le soutien logistique, en particuliers lors de l'avancée sur le territoire indien- n'est pas quelque chose que les Chinois sont susceptibles de faire. Dès lors qu'il est également improbable que l'Inde attaque la Chine, des accrochages et des intrusions de petites échelles sont difficiles à envisager. Aussi, la plus grande menace chinoise pour l'Inde réside dans le soutien d'autres puissances qui pourraient menacer l'Inde, en particulier le Pakistan.

Mais même à ce niveau, la dynamique a changé. Auparavant, le Pakistan menaçait l'Inde sur deux fronts. Après la guerre de 1970, quand fut créé un Bangladesh indépendant issu de l'ancien Pakistan oriental, cette menace prit fin. Il y a peu de doute que l'Inde ne puisse résister à une attaque terrestre du Pakistan, et l'émergence de la maîtrise de l'arme nucléaire de chaque côté de la frontière semble avoir entraîné un effet dissuasif même si un tel équilibre est peu rassurant.

Par le passé, le soutient américain au Pakistan était une donnée fondamentale. Mais les relations américano-pakistanaises sont devenues de plus en plus délicates comme le gouvernement pakistanais intensifiait son islamisation tout en se rapprochant de la Chine qui semblait s'employer à construire son propre port au Pakistan. L'Inde voudrait bien faire tout ce qu'elle peut pour hâter un affaiblissement des relations américano-pakistanaises, mais ceci semblerait ne nécessiter aucune action de sa part : les Etats-Unis et le Pakistan s'éloignent de toute façon.

Un autre facteur essentiel à la vie intérieure indienne est en oeuvre : le développement de l'Inde a été considérable depuis l'époque où la famine était endémique. Bangalore est devenue un centre high-tech d'importance mondiale entretenant des liens étroits avec les firmes américaines. Il y a 30 ans, la synergie était très faible entre l'économie indienne, basée sur un modèle soviétique au très fort dirigisme étatique, et l'économie américaine. Aujourd'hui, cette synergie est bien réelle. Il est peu probable que les Indiens trouvent des relations économiques et technologiques fructueuses en Russie ou en Chine, ce qui est certainement le cas avec les Etats-Unis.

Grâce à cette sécurité relative, il n'est pas surprenant que l'Inde se soit profondément engagée dans le développement d'une force navale. Il est normal qu'une puissance eurasienne sécurisée telle que l'Inde s'emploie d'abord à bâtir une flotte pour contrôler ses eaux territoriales et tenter de la projetter dans la région environnante, qui dans ce cas couvre tout l'Océan Indien. Aujourd'hui, l'Inde est la plus grande puissance autochtone de l'Océan Indien dans cette partie du globe, surclassant même l'Australie. Et la montée en puissance continue de la flotte indienne permettrait à l'Inde de devenir la principale puissance dans cette région si la marine américaine n'était pas présente.

Les Etats-Unis ont des interêts énormes dans le golfe persique, et la marine américaine ne peut toucher les ports du Golfe que par l'Océan Indien. Et, venant du Pacifique, les Etats-Unis ne peuvent facilement pénétrer dans l'Océan Indien que par le détroit de Malacca, en Indonésie. Ces deux réalités essentielles expliquent l'interêt fondamental des Etats-Unis pour le golfe persique et impliquent que la marine américaine maintienne une présence conséquente dans l'Océan indien, notamment dans la base de soutien majeure qu'est l'île de Diego Garcia, sous souveraineté britannique.

La marine indienne ne représente pas une menace pour la marine américaine et ne le sera pas dans une brève échéance. Aussi longtemps que cette situation perdurera, la capacité de l'Inde à dominer l'Océan Indien ne pourra être possible qu'avec la bienveillance américaine. Cela peut hérisser les Indiens mais c'est une donnée concrète. Et étant donné les intérêts américains dans le Golfe Persique, il est improbable que les Etats-Unis se résignent à s'appuyer sur la marine indienne pour sécuriser les lignes maritimes dont ils ont besoin. Il semble certain que les Etats-Unis ne sont pas prêts de se retirer du Golfe Persique.

Par ailleurs, les Etats-Unis ont des intérêts minimes dans l'Océan Indien tant que le détroit d'Hormuz à l' embouchure du Golfe Persique et le détroit de Malacca restent ouverts. Le littoral oriental de l'Afrique et l'Asie su Sud Est, y compris la Thaïlande, présentent un intérêt stratégique limité pour les Américains. Toutefois, il est possible de prévoir un futur arrangement entre les Indiens et les Américains dans lequel la marine américaine restera présente dans l'Océan Indien afin de préserver ses intérêts à Hormuz et Malacca et bénéficiera de l'aide indienne afin de poursuivre ce but. En échange, les Etats-Unis n'empêcheront pas l'émergence d'une zone commerciale dans l'Océan Indien menée par l'Inde et sécurisée par la marine indienne.

A long terme, un tel arrangement pourrait être nuisible aux Etats-Unis car il permettrait la création d'une force capable de concurrencer la marine américaine dans l'Océan Indien. Mais cette concurrence s'accroîtra inévitablement, et en même temps la capacité des Etats-Unis à donner à l'Inde sa domination naturelle sur l'Océan Indien lui fournira facilement un allié puissant ou du moins permettra que New Delhi reste à l'écart de l'axe Moscou-Pékin. Si la Chine et la Russie parvenait à formaliser une alliance, une forte alliance avec l'Inde serait un avantage énorme pour les Etats-Unis permettant de contrebalancer la puissance et l'influence sino-russes en Eurasie.

Attendez-vous à une accélération du rythme des rencontres diplomatiques cet été entre les Etats-Unis et l'Inde. De telles rencontres avaient peu d'importance jusqu'à maintenant. A présent, cela permettra de jeter les bases d'un repositionnement géopolitique majeur en Eurasie.

 



 

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