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By George Fiedman
Résumé :
L'Inde s'affirme comme un nouvel acteur qui pourrait jouer
un rôle significatif dans le résultat final de
la rivalité tripartite entre les Etats-Unis, la Chine
et la Russie pour le pouvoir et l'influence sur l'Eurasie.
Parmi les facteurs qui pourraient amener l'Inde à rechercher
de plus fortes relations avec les Etats-Unis apparaissent
l'antagonisme traditionnel avec la Chine, un déclin
du soutien américain au Pakistan et la croissance de
l'économie indienne, qui pourrait fortement bénéficier
des liens avec l'Amérique.
Analyse :
Entre les Etats-Unis, la Chine et la Russie qui continuent
à manuvrer dans leur jeu à trois pour
le pouvoir et l'influence en Eurasie, l'Inde s'affirme comme
un nouvel acteur qui pourrait jouer un rôle significatif
dans le résultat final. L'Inde, qui est restée
amarrée tant à l'Union Soviétique qu'à
la Russie pendant des décennies, laisse présager
une nouvelle orientation dans sa politique étrangère,
recherchant de nouveaux partenaires et trouvant un écho
empressé avec les Etats-Unis. Un partenariat indo-américain
pourrait bien servir les intérêts géostratégiques
et économiques de Washington comme ceux de New Delhi
.
Il est utile de commencer par rappeler les définitions
d'une superpuissance et d'une grande puissance. La superpuissance
est celle qui est capable d'agir à l'échelle
planétaire. La grande puissance, quant à elle,
ne peut agir que régionalement mais de manière
décisive et en l'absence d'une superpuissance ou d'une
coalition de grandes puissances. Alors qu'une grande puissance
risque de manquer d'une capacité militaire immédiate,
elle dispose d'un moteur économique puissant qui pourrait
lui permettre de devenir une superpuissance si elle le désirait.
D'après cette définition, la Russie et la Chine
sont de grandes puissances, au même titre que l'Europe
et le Japon. Et l'Inde doit être incluse dans cette
liste.
La question pour l'Inde est de savoir si elle se rapproche
des Etats-Unis ou si elle entre dans une coalition avec la
Chine et la Russie. La Chine ne peut atteindre l'Inde d'aucune
manière concrète (même si l'Inde a décidé
de développer l'arme nucléaire en réponse
à l'expérimentation par la Chine d'une bombe
atomique dans les années 60). La Russie par contre
peut atteindre l'Inde à sa frontière nord-ouest.
Cependant sa géographie protège l'Inde de réelles
menaces sur son territoire. Cela laisse l'Inde libre de décider
de ses propres priorités stratégiques. Et l'Inde
entretient des liens économiques croissants et dynamiques
avec les Etats-Unis.
Cependant il y a aussi des raisons pour que l'Inde choisisse
de rejoindre une alliance circonstancielle avec la Russie
et la Chine. Alors que Washington poursuit son ouverture diplomatique
vis à vis de Moscou, les intérêts immédiats
russes et chinois font de leur collaboration une éventualité
logique. Si la Russie et la Chine invitaient l'Inde à
les rejoindre, ces trois grandes puissances unies domineraient
l'Eurasie. De plus, chacun de ces pays serait suffisamment
en sécurité sur son territoire pour pouvoir
se concentrer sur le développement, coûteux et
exigeant, d'une marine de " haute-mer ", capable
d'opérer régionalement voire mondialement. Si
elle se renforçait, cette coalition pourrait mobiliser
la capacité militaire d'une superpuissance qui concurrencerait
les Etats-Unis.
Ces derniers ne peuvent qu'être conscients de cette
éventualité. Ils ont avec, une volonté
croissante, renforcé leurs relations avec l'Inde ;
sans rencontrer de résistance. Depuis le milieu des
années 1990, les officiels américains répètent
que ce renforcement des relations avec l'Inde est un élément
important du maintien de la sécurité dans le
sud de l'Asie. Le Général Henry H. Shelton,
Chef d'Etat-major américain, prévoit une visite
en Inde pour la fin de l'été [NDT : 2001] afin
de rencontrer ses homologues militaires à New Delhi.
(Un voyage à l'origine prévu cette semaine a
été reporté par Washington pour des raisons
de politique intérieure.)
Parmi les causes pour lesquelles l'Inde pourrait envisager
de plus fortes relations avec les Etats-Unis ressort l'antagonisme
traditionnel de l'Inde envers la Chine. Le soutien américain
au Pakistan dans sa guerre contre l'Inde en 1971 et l'ouverture
diplomatique de l'ancien président Richard Nixon envers
la Chine, évènements qui poussèrent New
Delhi à se rapprocher de Moscou au début des
années 1970, ne dominent plus la politique de cette
région.. La Russie, même sous la présidence
de Vladimir Poutine, est un partenaire de loin beaucoup moins
fiable que ne l'était l'Union soviétique, et
la Russie d'aujourd'hui est tout simplement un partenaire
trop faible pour être la pierre angulaire d'une politique
étrangère. Moscou n'est pas capable de fournir
des crédits à l'Inde pour acheter des armes,
n'a pas la technologie dont l'Inde a besoin, et surtout, n'a
pas le poids politique nécessaire pour se faire le
champion de la cause indienne au plan international.
La Chine et l'Inde se livrèrent une brève mais
importante bataille dans l'Himalaya en 1962. L'Inde s'est
toujours préoccupée des intentions chinoises
dans cette région. Mais mener une offensive d'envergure
dans les hauts sommets n'est vraiment pas chose facile. Déployer
un nombre important de troupes dans un conflit de haute intensité
-et leur fournir le soutien logistique, en particuliers lors
de l'avancée sur le territoire indien- n'est pas quelque
chose que les Chinois sont susceptibles de faire. Dès
lors qu'il est également improbable que l'Inde attaque
la Chine, des accrochages et des intrusions de petites échelles
sont difficiles à envisager. Aussi, la plus grande
menace chinoise pour l'Inde réside dans le soutien
d'autres puissances qui pourraient menacer l'Inde, en particulier
le Pakistan.
Mais même à ce niveau, la dynamique a changé.
Auparavant, le Pakistan menaçait l'Inde sur deux fronts.
Après la guerre de 1970, quand fut créé
un Bangladesh indépendant issu de l'ancien Pakistan
oriental, cette menace prit fin. Il y a peu de doute que l'Inde
ne puisse résister à une attaque terrestre du
Pakistan, et l'émergence de la maîtrise de l'arme
nucléaire de chaque côté de la frontière
semble avoir entraîné un effet dissuasif même
si un tel équilibre est peu rassurant.
Par le passé, le soutient américain au Pakistan
était une donnée fondamentale. Mais les relations
américano-pakistanaises sont devenues de plus en plus
délicates comme le gouvernement pakistanais intensifiait
son islamisation tout en se rapprochant de la Chine qui semblait
s'employer à construire son propre port au Pakistan.
L'Inde voudrait bien faire tout ce qu'elle peut pour hâter
un affaiblissement des relations américano-pakistanaises,
mais ceci semblerait ne nécessiter aucune action de
sa part : les Etats-Unis et le Pakistan s'éloignent
de toute façon.
Un autre facteur essentiel à la vie intérieure
indienne est en oeuvre : le développement de l'Inde
a été considérable depuis l'époque
où la famine était endémique. Bangalore
est devenue un centre high-tech d'importance mondiale entretenant
des liens étroits avec les firmes américaines.
Il y a 30 ans, la synergie était très faible
entre l'économie indienne, basée sur un modèle
soviétique au très fort dirigisme étatique,
et l'économie américaine. Aujourd'hui, cette
synergie est bien réelle. Il est peu probable que les
Indiens trouvent des relations économiques et technologiques
fructueuses en Russie ou en Chine, ce qui est certainement
le cas avec les Etats-Unis.
Grâce à cette sécurité relative,
il n'est pas surprenant que l'Inde se soit profondément
engagée dans le développement d'une force navale.
Il est normal qu'une puissance eurasienne sécurisée
telle que l'Inde s'emploie d'abord à bâtir une
flotte pour contrôler ses eaux territoriales et tenter
de la projetter dans la région environnante, qui dans
ce cas couvre tout l'Océan Indien. Aujourd'hui, l'Inde
est la plus grande puissance autochtone de l'Océan
Indien dans cette partie du globe, surclassant même
l'Australie. Et la montée en puissance continue de
la flotte indienne permettrait à l'Inde de devenir
la principale puissance dans cette région si la marine
américaine n'était pas présente.
Les Etats-Unis ont des interêts énormes dans
le golfe persique, et la marine américaine ne peut
toucher les ports du Golfe que par l'Océan Indien.
Et, venant du Pacifique, les Etats-Unis ne peuvent facilement
pénétrer dans l'Océan Indien que par
le détroit de Malacca, en Indonésie. Ces deux
réalités essentielles expliquent l'interêt
fondamental des Etats-Unis pour le golfe persique et impliquent
que la marine américaine maintienne une présence
conséquente dans l'Océan indien, notamment dans
la base de soutien majeure qu'est l'île de Diego Garcia,
sous souveraineté britannique.
La marine indienne ne représente pas une menace pour
la marine américaine et ne le sera pas dans une brève
échéance. Aussi longtemps que cette situation
perdurera, la capacité de l'Inde à dominer l'Océan
Indien ne pourra être possible qu'avec la bienveillance
américaine. Cela peut hérisser les Indiens mais
c'est une donnée concrète. Et étant donné
les intérêts américains dans le Golfe
Persique, il est improbable que les Etats-Unis se résignent
à s'appuyer sur la marine indienne pour sécuriser
les lignes maritimes dont ils ont besoin. Il semble certain
que les Etats-Unis ne sont pas prêts de se retirer du
Golfe Persique.
Par ailleurs, les Etats-Unis ont des intérêts
minimes dans l'Océan Indien tant que le détroit
d'Hormuz à l' embouchure du Golfe Persique et le détroit
de Malacca restent ouverts. Le littoral oriental de l'Afrique
et l'Asie su Sud Est, y compris la Thaïlande, présentent
un intérêt stratégique limité pour
les Américains. Toutefois, il est possible de prévoir
un futur arrangement entre les Indiens et les Américains
dans lequel la marine américaine restera présente
dans l'Océan Indien afin de préserver ses intérêts
à Hormuz et Malacca et bénéficiera de
l'aide indienne afin de poursuivre ce but. En échange,
les Etats-Unis n'empêcheront pas l'émergence
d'une zone commerciale dans l'Océan Indien menée
par l'Inde et sécurisée par la marine indienne.
A long terme, un tel arrangement pourrait être nuisible
aux Etats-Unis car il permettrait la création d'une
force capable de concurrencer la marine américaine
dans l'Océan Indien. Mais cette concurrence s'accroîtra
inévitablement, et en même temps la capacité
des Etats-Unis à donner à l'Inde sa domination
naturelle sur l'Océan Indien lui fournira facilement
un allié puissant ou du moins permettra que New Delhi
reste à l'écart de l'axe Moscou-Pékin.
Si la Chine et la Russie parvenait à formaliser une
alliance, une forte alliance avec l'Inde serait un avantage
énorme pour les Etats-Unis permettant de contrebalancer
la puissance et l'influence sino-russes en Eurasie.
Attendez-vous à une accélération du
rythme des rencontres diplomatiques cet été
entre les Etats-Unis et l'Inde. De telles rencontres avaient
peu d'importance jusqu'à maintenant. A présent,
cela permettra de jeter les bases d'un repositionnement géopolitique
majeur en Eurasie.
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