Title : An endless happiness, how
Borges throws open the doors of the Universal Library
Author : Alberto Manguel
Source: TLS, http://www.the-tls.co.uk
Date :
February 18, 2000
Book reviewed : «GiantsRefreshed »:Borges
Translators : Abdel Aid-Saïd, Fabien Cayla
Date of Transl : 07. 05. 2001.
New Title :
Un
Bonheur Sans Fin : Comment Jorge Luis Borges ouvre grand les portes de la
Bibliothèque Universelle.
La face visible de l'oeuvre de
Jorge Luis Borges peut de prime
abord, paraître décourageante (les citations, les noms illustres et obscurs,
nombre d'entre eux apocryphes, les sujets en apparence abscons), mais son
héritage je pense réside moins dans son écriture érudite que dans son approche
chaleureuse de la littérature. Borges, comme il aimait à le répéter, tenait
plus du lecteur que de l'écrivain, quelqu'un qui non seulement contait des
histoires mais qui en plus, les transformait au gré de sa sensibilité. A une
époque où les média éléctroniques vantent les vertus de la vitesse au détriment
de la profondeur et l'instantanéité de la communication au détriment de la
réflexion sur notre passé, Borges nous rappelle que l'art de la lecture est une
joie lente, silencieuse et un bonheur sans fin, une activité inoubliable allant
bien au delà des raisons pratiques ou de l'allégéance à une théorie quelconque.
"Je ne sais pas exactement pourquoi je crois qu' un livre nous apporte la
possibilité du bonheur" admit-il. "Mais je lui suis grandement
reconnaissant pour ce petit miracle". Etre heureux était pour lui une
obligation morale (peu de temps avant sa mort, il ajouta à cet impératif qu'il
fallait appliquer la justice) et, suivant son exemple, ses lecteurs se sentent
libres d'êtres guidés par le seul plaisir et non par le devoir.
Adolfo Bioy Casares qui fut peut
être celui qui connaissait le mieux Borges, constata "Il ne s'est jamais
abandonné à la paresse, aux convenances et aux habitudes. C'était un lecteur
"au petit bonheur la chance" qui se satisfaisait parfois de résumés
de trames romanesques et d'articles tirés d'encyclopédies , et qui avoua qu'en
dépit du fait qu'il n'avait jamais terminé de lire Finnegans Wake, il avait avec bonheur donné une conférence sur le monument
linguistique de Joyce. Sa mémoire colossale, lui permettait d'associer des vers
depuis longtemps oubliés avec des textes plus connus aujourd’hui. Ainsi, il lui
arrivait d'apprécier un écrit pour un seul mot ou pour la musicalité de la
langue. II disait qu'il aimait un vers sans prétention de l'écrivain argentin
désormais oublié Manuel Peyron, parce qu'il faisait allusion à la Calle
Nicaragua, une rue qui se trouvait à proximité de l'endroit où il (Borges)
était né, de même qu'il aimait réciter quatre vers de Ruben Dario parce que le
rythme pouvait l'émouvoir jusqu'aux larmes "Boga y Boga en el lago sonoro, que en el sueno a los tristes
espera, donde aguarda una. gondola de oro, a la novia de Luis de Baviera
". Il pouvait succomber au mélodrame : près de Lichfield
, dans une vieille chapelle saxonne en ruines, il récita le Lords Prayer en vieil anglais "pour faire une petite surprise à Dieu".
Il a renouvelé
la langue espagnole. Depuis le XVIII ème siècle, les auteurs hispanophones
étaient partagés entre deux pôles linguistiques: le baroque de Gongora et la
sévérité de Quevedo. Borges a développé dans son écriture à la fois un
vocabulaire riche avec plusieurs niveaux d'interprétations (notamment dans les
significations poétiques) et un style épuré à la simplicité trompeuse (ce qu’il
précisa à la fin de sa carrière) qui tentait d'imiter celui du jeune Kipling de
Plain Tales From The Hills. Presque
tous les grands écrivains hispanophones de ce siècle, sont redevables d'une
dette envers Borges. Sa "patte littéraire" est si prégnante dans les
écrits des jeunes générations que le romancier argentin Manuel Mujoca Lainez a
été conduit à écrire le quatrain suivant:
A un Jeune Poète
Il est inutile que tu promeuves \
L'idée de progrès
Parce que même si tu écrivais des quantités
énormes
Borges les aura écrites avant toi.
La langue et le style de Borges tirent leur source de la
conversation, de cette habitude civilisée de s'asseoir à la table d'un café ou
lors d'un dîner entre amis et de discuter des éternelles grandes questions,
astucieusement et avec humour. Le poème épique argentin du XIXème siècle Martin Fierro, s'achève par un duel
chanté opposant le héros à un adversaire gaucho. Au cours de ce duel, des
questions métaphysiques sont abordées. La scène est incongrue dans le poème,
mais elle reflète un penchant national pour la conversion, pour l'art de
décrire la vie avec des mots. Dans d'autres sociétés, il peut paraître
prétentieux, voire absurde, d'avoir une discussion métaphysique autour d'une
tasse de café; il n'en va pas de même en Argentine. Borges aimait converser, et
pour ses repas il choisissait ce qu'il appellait "un repas
discret" : du riz blanc ou des pâtes. Ainsi, le fait de manger ne le
détachait pas de la conversation. Il croyait que ce qu'un homme parmi tant
d'autres avait autrefois vécu, tous les hommes pouvaient également le vivre, et
il n'était guère surpris de trouver parmi les amis de son père, un écrivain,
qui de son propre fait, avait redécouvert les idées de Platon et d'autres
philosophes. Macedonio Fernandez lisait peu, écrivait peu, mais c'était un
penseur et il conversait brillamment. II devint pour Borges, l'incarnation de
la pensée pure : un homme qui au cours de longues conversations dans un café
posait et tentait de résoudre les antiques interrogations métaphysiques ayant
trait au temps et à l'existence, aux rêves et à la réalité; interrogations que
Borges fera plus tard siennes d'une oeuvre à l'autre. Pour Borges, le centre de
la réalité se trouvait dans les livres; dans le fait de lire des livres,
d’écrire des livres, de commenter des livres. II était conscient de poursuivre
un dialogue qui a débuté il y a des milliers d'années et dont il croyait qu'il
ne toucherait jamais à sa fin. Selon lui, les livres nous rendaient le passé.
Pour Borges, l'expression littéraire était toujours individuelle, jamais
nationale, jamais au service d'un groupe, et cependant, de par cette même
expression, il a su créer une identité collective pour la ville qui l'a vu
naître. De la prolixité baroque d'un de ses premiers ouvrages Evaristo Carriego aux tons laconiques de
nouvelles telles que Le Mort et La Mort et la Boussole, il façonna pour
Buenos Aires, une mythologie et une cadence qui sont aujourd'hui attachées à la
ville. Quand Borges a commencé sa carrière, la ville de Buenos Aires (si loin
de l'Europe considérée comme le centre de la culture mondiale) donnait
l’impression d’être vague et indistincte et semblait avoir besoin d'une
imagination littéraire pour s'imposer à la réalité. Borges se souvint, que lorsque
Anatole France, aujourd'hui oublié, parcouru l'Argentine dans les années 1920,
Buenos Aires se sentit "un peu plus réelle" , parce que Anatole
France savait qu'elle existait. Désormais, Buenos Aires est ancrée dans la
réalité car elle est présente dans les pages de Borges. La Buenos Aires que
Borges propose à ses lecteurs est intimement liée au quartier de Palermo où se
trouve la maison familiale: c'est au-delà des grilles du jardin que Bprges met
en scène ses nouvelles et ses poèmes dans lesquels il décrivait les compadritos des voyous "du
coin" qu'il considérait comme des guerriers et des poètes à la petite
semaine et dont il percevait dans leurs vies violentes de modestes échos de l'Illiade ou de
vieilles sagas vikings. La Buenos Aires de Borges est aussi le centre
métaphysique du monde : sur la dix neuvième marche de l'escalier menant à la
cave de la demeure de Beatriz Viterbo, on peut voir l'Aleph, le point dans
lequel l'ensemble de l'univers se trouve concentré. La vieille bibliothèque
municipale de la Calle Mexico n'est autre que la bibliothèque de Babel. Le
tigre du zoo de Buenos Aires n'est autre que l'emblème flamboyant de la
perfection à laquelle l'auteur n'aura jamais accès même dans ses rêves. Les
sombres miroirs et les meubles polis des vieilles masures du Palermo de Borges,
menacent le lecteur qui les regarde fixement, avec l'horreur qu'un jour peut
être, ils renverront un visage qui n'est pas le sien.
A lui seul , le quartier de Palermo représente
Buenos Aires et Buenos Aires l'univers. Depuis cette ville aux contours vagues
et lointains, c'est comme si Borges avait jeté grand ouvertes les portes de la
bibliothèque universelle et que tous les mystères et merveilles du monde de
l'écrit gisait là soudainement érigés en chose publique. Dans un texte célèbre
dont la première version fut publiée en 1952, l'auteur précisait "chaque
écrivain crée ses propres précurseurs". Conformément à cette affirmation,
Borges a adopté une longue lignée d'écrivains qui paraissent aujourd'hui être
borgésiens "avant la lettre": Platon, Novalis, Kafka, Rémy de
Gourmont, Chesterton. Et même les écrivains qui se situent au delà de toute
revendication individuelle, classiques parmi les classiques, relèvent désormais
de la lecture de Borges comme ce fut le cas de Cervantes après Pierre Menard. Pour un
lecteur de Borges, même Shakespeare et Dante résonnent par moments d'un écho
borgèsien manifeste : le vers de Provost dans Measure For Measure dans
lequel il prétend être "insensible à la mortalité et pourtant si
désespérément mortel" et ce vers du cinquième chant du Purgatorio de Dante décrivant
Buoncuonte "fugendo a pede e sanguinando il piano" tiennent à
n'en pas douter de la verve borgésienne.
Cette
approche généreuse de la littérature (qu' il partageait avec Montaigne, Sir
Thomas Browne et Lawrence Sterne) explique son apparition dans de nombreux
travaux aussi différents et sans rapport les uns avec les autres, rassemblés
désormais sous le dénominateur commun de sa présence. La première page de Les Mots et les Choses de Michel
Foucault, cite une célèbre encyclopédie chinoise (imaginée par Borges) dans
laquelle les animaux sont répartis en diverses catégories incongrues telles
"ceux appartenant à l'empereur" et "ceux qui de loin ressemblent
à des mouches". Le personnage du bibliothécaire meurtrier et aveugle qui
sous le nom de Juan de Burgos hante la bibliothèque monastique dans Au nom de la Rose de
Umberto Eco. La référence admirable et éclairante au texte écrit par Borges en
1932, Les
traducteurs des nuits arabes, dans l'ouvrage séminal de
George Steiner sur la traduction, Après Babe. Les
dernières lignes d’Une nouvelle réfutation du temps prononcées
par la machine agonisante dans l'Alphaville de Jean-Luc Godard. Les traits
de Borges sont mêlés à ceux de Mick Jagger dans la dernière scène du film raté
de Nicolas Roeg et Donald Carmwell datant de 1968, Performance. La rencontre avec le vieux sage de Buenos Aires dans En Patagonie de
Bruce Chatwin et dans Dead man's chest de Nicolas Rankin, celui qui
choisit le volume De-Dr et s'instruit
sur les Druides, les Druzes et Dryden. Il n'abandonna
jamais cette habitude de s'en remettre au hasard bien ordonné d'une
encyclopédie, et il passa de nombreuses heures à feuilleter (ou à se faire
lire) d'étranges volumes de la Garzanti, de
la Brockhaus, de la Britannica ou de la Espasa-Calpe. Sur les deux étagères du bas dans le living-room se
trouvaient des livres de Stevenson, de Chesterton, de Henry James, de Kipling,
de Shaw, de De Quincey ; An Experiment
with Time de J. W. Dunne ; plusieurs romans de Wells ; The Moonstone de Wilkie Collins ; divers volumes de Eça de Queiroz
en reliures cartonnées jaunissantes ; des livres de Lugones, Güiraldes et
Groussac ; Ulysse et Finnnegans Wake de Joyce ; Vies Imaginaires de Marcel Schwob ; des
romans policiers de John Dickson Carr, Milward Kennedy et Richard Hull ; Life on the Mississippi de Mark Twain ; Buried Alive de Arnold Bennett ; une
petite édition brochée de Lady into Fox et
The Man in the Zoo de David Garnett
avec de délicates illustrations ; les oeuvres complètes d'Oscar Wilde et les
oeuvres complètes de Lewis Caroll ; Des
Untergand des Abendlandes de Spengler, les douze volumes des Works d'Emerson, les quatre volumes de Decline and Fall de Gibbon, différents
ouvrages sur les mathématiques et la philosophie, dont plusieurs de Swedenborg
et Schopenhauer, et le Wôrterbuch der
Philosophie de Fritz Mauthner, oeuvre vénérée de Borges. Quelques-uns de
ces livres l'ont accompagné depuis son adolescence. Les autres, ceux en Anglais
et en Allemand, portaient les étiquettes des librairies maintenant disparues de
Buenos Aires où ils avaient été achetés : Mitchell's, Rodriguez, Pygmalion. Les
visiteurs se verront souvent demander de chercher l’un de ces volumes et d'en
faire la lecture à haute voix pour lui..
La chambre à coucher abritait des livres
de poésie et une des plus grandes collections de littérature anglo-saxonne et
islandaise en Amérique Latine. Ici, Borges gardaient les livres dans lesquels
il avait étudié ce qu'il appelait « les mots âpres, laborieux, / Qu'avec une
bouche changée en poussière, / J'utilisais aux temps de Northumberland et de
Marcia, / Avant que je ne devienne Haslam ou Borges » : le Dictionnary
de Skeat, une version annotée de « The Battle of Maldon », l’Altergermanische Religiôse Geschichte de
Richard Meyer. Sur l'autre étagère se trouvaient les poèmes d'Enrique Banchs,
de Heine, de San Juan de la Cruz, d'Emily Dickinson, de Paul Toulon, et de
nombreuses éditions annotées de Dante, par Benedetto Croce, Francesco Torraca,
Luigi Pietrobono et Guido Vitali.
Absents de ses étagères étaient ses
propres livres. Il répondait fièrement aux visiteurs qui demandaient à voir une
édition ancienne de l'un de ceux-ci qu'il ne possédait pas un seul volume «
d'un auteur si éminemment oubliable ». (Il n'en avait pas besoin ; bien qu'il
faisait semblant de ne pas se rappeler, il pouvait réciter par coeur des poèmes
écrits plusieurs décennies auparavant, et corrigait de mémoire ses propres
écrits.) Une fois, le facteur amena un grand colis contenant une édition de
luxe de son histoire « The Congress », publié en Italie par Franco Maria Ricci.
C'était un livre gigantesque, avec reliure et étui en soie noire, aux lettres
dorées et imprimé sur du papier bleu Fabriano fait à la main, chaque illustration
(le texte était accompagné par des peintures de Tantric) appliquée à la main,
et chaque copie numérotée. Borges demanda une description. Il écouta
attentivement puis s'exclama : « Mais ça n'est pas un livre, c'est une boîte de
chocolats ! » et le présenta au facteur embarrassé.
La
générosité avec laquelle Borges associait de façon surprenante ouvrages et
auteurs (Kim et le Don Segundo Sombra de Güiraldes,
Aristote et Nicholas Blake) se propageait aux mots, aux objets et aux idées. Il
se délectait d'associations étonnantes (il citait souvent la phrase de
Shakespeare « un Turc malfaisant et enturbanné ») ou de catalogues
prodigieusement hétérodoxes comme celui qui énumère les conséquences de
l'importation d'esclaves noirs en Amérique : « le blues de Handy, le succès à
Paris du peintre uruguayen Dr. Pedro Figari, la belle prose torturée du tout
autant uruguayen Vicente Rossi, la stature mythologique d'Abraham Lincoln, les
cinq cent mille morts de la guerre civile américaine, les trois mille trois
cent millions dépensés en pensions militaires, la statue du soldat noir
imaginaire Falucho, l'inclusion du verbe lyncher dans la treizième édition du
Dictionnaire de l'Académie Espagnole des Lettres, l'impétueux film Hallelujah, la
vigoureuse charge à la bayonnette de Soler à la tête de son régiment noir à la
bataille de Cerrito, le charme de Miss So-and-So, l'homme noir qui tua Martin
Fierro, la déplorable rumba The Peanut-Vendor, le napoléonisme arrêté
net et embastillé de Toussaint L'Ouverture, la croix et le serpent en Haïti, le
sang des chèvres décapitées par la machette de papaloi, la habanera mère du tango, la candomblé. » Son ami
Xul Solar, le peintre Surréaliste, au courant du goût de Borges pour les
associations étranges, poussa Borges à expérimenter de bizarres mixtures
gastronomiques comme celle du chocolat et de la moutarde, afin de voir si « la
couardise et la coutume » pouvait empêcher la société de découvrir d'aussi
nouvelles et intéressantes combinaisons. « Hélas, » se rappelle Borges, « nous
ne sommes jamais aboutis à quelque chose d'aussi parfait que, par exemple, le
simple café au lait. »
Les adversaires de Borges, commençant dès
1926, l'accusaient de beaucoup de choses : de ne pas être Argentin (« être
Argentin », avait dit Borges, « est un acte de foi ») ; de suggérer, comme
Wilde, que l'art est sans utilité ; de ne pas exiger de la littérature qu'elle
ait une finalité morale ; d'être trop amateur de métaphysique et de fantastique
; de préférer une théorie intéressante à la réalité ; d'adopter des idées
philosophiques et religieuses pour leur valeur esthétique ; de ne pas être
engagé politiquement (malgré sa position inflexible contre le Péronisme et le
fascisme) ou de tolérer le mauvais camp (comme quand il serra les mains de
Videla et de Pinochet, actes pour lesquels il s'excusa plus tard, signant une
pétition en faveur des desaparecidos). Il rejetait ces critiques
comme des attaques de ses opinions (« l'aspect le moins important de l'écrivain
») et comme étant de nature politique « la plus misérable des activités
humaines ».
En septembre 1952, dans la quatre-vingt
troisième livraison des Temps Modernes, le critique français Etiemble
publia un article sur Borges sous le titre « Un homme à tuer ». Borges avait
alors écrit quelques unes de ses oeuvres les plus importantes - Ficciones, El Aleph,
Inquisiciones and Otras Inquisiciones - et, d'après Etiemble,
ces livres ne laissaient à tous les autres écrivains que le choix entre deux
solutions : soit de revoir totalement leur compréhension de l'acte littéraire,
renonçant aux idées reçues sur l'histoire, les genres et la théorie critique
rigoureusement enseignées depuis le dix huitième siècle, soit de complètement
abandonner la littérature. Après Borges (après des textes comme "Pierre
Ménard, author of Don Quichote", qui soutient qu'un livre
change selon les attributions du lecteur, "An Examination of the Work of
Herbert Quain" qui suggère qu'un livre peut comprendre tous les autres,
"The Library of Babel", qui, dans sa réelle infinité, propose un catalogue
complet de tout ouvrage concevable du passé, du présent ou de l’avenir ), la
littérature, telle qu'elle était connue jusqu'alors, est devenue impossible.
Borges, plaide Etiemble, devait être éliminé si l’on voulait continuer à
écrire.
La vie
de Borges, c'était la littérature, et aucun écrivain, au cours de ce siècle
vociférant, n'a été aussi important que lui pour changer notre relation à la
littérature. Peut-être que d'autres écrivains ont été plus aventureux, plus
perspicaces dans leurs voyages au travers de nos géographies secrètes. Sans
doute il y en eût qui décrivirent plus puissamment qu'il ne l'a fait nos
misères sociales et nos rituels, comme il y en eût qui s'aventurèrent avec plus
de succès dans les régions amazoniennes de notre psyché. Borges ne s'est essayé
à rien ou presque de tout cela. Plutôt, au cours de sa longue vie, il a dessiné
des cartes pour nous permettre de mieux lire ces autres explorations -
particulièrement dans le domaine de son genre littéraire préféré, la
littérature fantastique, laquelle au dire de ses livres englobait aussi la
religion, la philosophie et les mathématiques. Il y a des écrivains qui
essaient de faire rentrer le monde dans un livre. Il y en a d'autres, plus
rares, pour qui le monde est un livre, un livre qu'ils essaient de lire pour
eux-mêmes et pour les autres. Borges était l'un de ces écrivains-là.
Il croyait au monde écrit, dans toute sa fragilité, et au
travers de son exemple, il a su nous faire accéder, nous autres lecteurs, à
cette bibliothèque infinie que d'autres appellent l’Univers.
Le livre le plus récent d'Alberto Manguel est Into
the Looking-Glass, Wood, 1999.