Title :Argentina’s crisis is a US failure
Author: Paul Krugman
Source: New York Times
Date: 2 janvier 2002
Translator: Cécile Gouarin
Date of translation: December
2004
New
title : La crise argentine est un échec américain
Nombreux sont ceux qui peuvent penser que le problème
de l’Argentine est simplement un avatar de la crise latino-américaine. Mais aux
yeux d’une grande partie de la population toutes les politiques économiques de
l’Argentine étaient estampillées « fabriquées à Washington ». L’échec
catastrophique de ces politiques est d’abord et de loin, un désastre pour les
argentins mais c’est aussi un désastre pour la politique étrangère des
Etats-Unis. Voici comment l’histoire apparaît aux latino-américains.
L’Argentine, plus que n’importe quel autre pays en
développement, a investi dans les promesses du néo-libéralisme du dollar
américain fort (il s’agit ici de « libéral » comme dans le sens des
marchés libres, pas de celui que Ted Kennedy employait). Les impôts ont été
réduits, les entreprises nationales privatisées, les firmes multinationales ont
été accueillies ; et le cours du peso fut fixé sur celui du dollar. Wall
Street a exulté et l’argent a afflué. Pendant un temps, la politique de
l’économie de marché semblait recevoir sa justification et ses propagateurs ne
furent pas complexés en en revendiquant le mérite.
Puis les choses commencèrent à se disloquer. Il ne
fut pas surprenant que la crise financière asiatique de 1997 eût des
répercussions en Amérique Latine. Tout d’abord, l’Argentine sembla moins
affectée que ses voisins. Mais alors que le Brésil rebondissait, la récession
argentine ne cessait d’empirer.
L’effondrement de l’Argentine avait plus à voir avec
la politique monétaire qu’avec l’économie de marché. Mais les argentins, et
c’est compréhensible, ne peuvent s’encombrer de distinctions aussi subtiles, en
particulier parce que Wall Street leur avait enseigné que l’économie de marché
et une devise forte étaient inséparables.
De plus, quand la situation économique tourna au
vinaigre, le FMI – que beaucoup, avec des justifications notables, considèrent
comme une branche du ministère des Finances des Etats-Unis – resta absolument
impassible.
Les membres du FMI savaient depuis des mois,
peut-être des années, que la politique du « 1 peso = 1 dollar », ne
pourrait pas être soutenue. Et le FMI aurait pu donner des conseils à
l’Argentine pour échapper à son piège monétaire, ainsi qu’une protection
politique pour les leaders argentins dès lors qu’ils firent ce qui devait être
fait.
Au lieu de cela, les agents du FMI – comme les
docteurs du Moyen-Âge qui insistaient pour faire une saignée à leurs patients,
et qui répétaient le procédé quand la saignée les rendait plus faibles –
prescrivirent de l’austérité, et toujours plus d’austérité, jusqu’à la fin.
Maintenant, l’Argentine est dans un chaos total.
Certains observateurs la comparent même à la République de Weimar. Et les
latino-américains ne considèrent plus les Etats-Unis comme un simple
spectateur.
Je ne suis pas sûr du nombre d’américains, même parmi
l’élite politique, qui comprennent cela. Ceux qui ont encouragé l’Argentine
dans sa voie politique désastreuse, s’activent désormais à réécrire l’histoire,
rejetant la faute sur les victimes.
Quoi qu’il en soit, il est bien connu que nous autres
américains sommes mauvais lorsqu’il s’agit de nous voir nous-mêmes comme les
autres nous voient. Un récent sondage PEW des « leaders d’opinions »
a montré que 52% des américains pensent que leur pays est apprécié parce qu’il
fait « beaucoup de bien », mais seulement 21 % d’étrangers et 12 % de
latino-américains en convenaient.
Que se passe-t-il ensuite ? Le meilleur espoir
pour un revirement de l’Argentine était une dévaluation calculée par laquelle
le gouvernement réduisait la valeur du peso par rapport au dollar et en même
temps convertissait beaucoup de dettes en dollar, en peso. Mais aujourd'hui,
cela semble un projet lointain.
Au lieu de cela, le nouveau gouvernement de
l’Argentine, – une fois qu’elle en aura un – va probablement revenir en arrière.
Il imposera des contrôles sur les échanges et des quotas sur les importations,
tournant le dos aux marchés mondiaux. Ne soyez pas surpris s’il revient aussi à
un discours anti-américain du passé.
Et laissez-moi faire une prédiction : ces
politiques rétrogrades seront effectives, dans le sens qu’elle vont produire
une amélioration temporaire de la situation économique – de la même façon, des
politiques similaires en firent autant dans les années 1930. Tourner le dos au
marché mondial est mauvais pour une croissance à long terme ; l’histoire
même de l’Argentine, en est la meilleure preuve. Mais, comme le disait John
Maynard Keynes, à long terme, nous sommes tous morts. En avril dernier, George
W. Bush vanta la zone de marché libre des Amériques comme un but important de
politique étrangère, laquelle « construirait une ère de prospérité dans
une hémisphère de liberté ». Si ce but était vraiment si important, alors
les Etats-Unis viennent de subir un revers considérable.