LES CAUSES DE LA CRISE ÉCONOMIQUE EN ARGENTINE

 

Article de Paul Krugman

New York Times

2 janvier 2002

 

Nombreux sont ceux qui peuvent penser que le problème de l’Argentine est simplement un avatar de la crise latino-américaine. Mais aux yeux d’une grande partie de la population toutes les politiques économiques de l’Argentine étaient estampillées « fabriquées à Washington ». L’échec catastrophique de ces politiques est d’abord et de loin, un désastre pour les argentins mais c’est aussi un désastre pour la politique étrangère des Etats-Unis. Voici comment l’histoire apparaît aux latino-américains.

 

L’Argentine, plus que n’importe quel autre pays en développement, a investi dans les promesses du néo-libéralisme du dollar américain fort (il s’agit ici de « libéral » comme dans le sens des marchés libres, pas de celui que Ted Kennedy employait). Les impôts ont été réduits, les entreprises nationales privatisées, les firmes multinationales ont été accueillies ; et le cours du peso fut fixé sur celui du dollar. Wall Street a exulté et l’argent a afflué. Pendant un temps, la politique de l’économie de marché semblait recevoir sa justification et ses propagateurs ne furent pas complexés en en revendiquant le mérite.

 

Puis les choses commencèrent à se disloquer. Il ne fut pas surprenant que la crise financière asiatique de 1997 eût des répercussions en Amérique Latine. Tout d’abord, l’Argentine sembla moins affectée que ses voisins. Mais alors que le Brésil rebondissait, la récession argentine ne cessait d’empirer.

 

L’effondrement de l’Argentine avait plus à voir avec la politique monétaire qu’avec l’économie de marché. Mais les argentins, et c’est compréhensible, ne peuvent s’encombrer de distinctions aussi subtiles, en particulier parce que Wall Street leur avait enseigné que l’économie de marché et une devise forte étaient inséparables.

 

De plus, quand la situation économique tourna au vinaigre, le FMI – que beaucoup, avec des justifications notables, considèrent comme une branche du ministère des Finances des Etats-Unis – resta absolument impassible.

 

Les membres du FMI savaient depuis des mois, peut-être des années, que la politique du « 1 peso = 1 dollar », ne pourrait pas être soutenue. Et le FMI aurait pu donner des conseils à l’Argentine pour échapper à son piège monétaire, ainsi qu’une protection politique pour les leaders argentins dès lors qu’ils firent ce qui devait être fait.

 

Au lieu de cela, les agents du FMI – comme les docteurs du Moyen-Âge qui insistaient pour faire une saignée à leurs patients, et qui répétaient le procédé quand la saignée les rendait plus faibles – prescrivirent de l’austérité, et toujours plus d’austérité, jusqu’à la fin.

 

Maintenant, l’Argentine est dans un chaos total. Certains observateurs la comparent même à la République de Weimar. Et les latino-américains ne considèrent plus les Etats-Unis comme un simple spectateur.

 

Je ne suis pas sûr du nombre d’américains, même parmi l’élite politique, qui comprennent cela. Ceux qui ont encouragé l’Argentine dans sa voie politique désastreuse, s’activent désormais à réécrire l’histoire, rejetant la faute sur les victimes.

 

Quoiqu’il en soit, il est bien connu que nous autres américains sommes mauvais lorsqu’il s’agit de nous voir nous-mêmes comme les autres nous voient. Un récent sondage PEW des « leaders d’opinions » a montré que 52% des américains pensent que leur pays est apprécié parce qu’il fait « beaucoup de bien », mais seulement 21 % d’étrangers et 12 % de latino-américains en convenaient.

 

Que se passe-t-il ensuite ? Le meilleur espoir pour un revirement de l’Argentine était une dévaluation calculée par laquelle le gouvernement réduisait la valeur du peso par rapport au dollar et en même temps convertissait beaucoup de dettes en dollar, en peso. Mais aujourd'hui, cela semble un projet lointain.

 

Au lieu de cela, le nouveau gouvernement de l’Argentine, – une fois qu’elle en aura un – va probablement revenir en arrière. Il imposera des contrôles sur les échanges et des quotas sur les importations, tournant le dos aux marchés mondiaux. Ne soyez pas surpris s’il revient aussi à un discours anti-américain du passé.

 

Et laissez-moi faire une prédiction : ces politiques rétrogrades seront effectives, dans le sens qu’elle vont produire une amélioration temporaire de la situation économique – de la même façon, des politiques similaires en firent autant dans les années 1930. Tourner le dos au marché mondial est mauvais pour une croissance à long terme ; l’histoire même de l’Argentine, en est la meilleure preuve. Mais, comme le disait John Maynard Keynes, à long terme, nous sommes tous morts. En avril dernier, George W. Bush vanta la zone de marché libre des Amériques comme un but important de politique étrangère, laquelle « construirait une ère de prospérité dans une hémisphère de liberté ». Si ce but était vraiment si important, alors les Etats-Unis viennent de subir un revers considérable.