NGOs and the environment : from knowmedge to
action.
By Sheila Jasanoff.
Third World Quarterly, vol 18, N°3, pp 579-594, 1997.
This is the translation of the last part of this
article which deals with the fact that NGOs are and could be an even greater
component in the implementation of environmental policies at the national and
international levels.
Acquisition de savoirs et
politques de souveraineté.
Dans un modèle de gouvernance
globale ressemblant au système circulatoire, on pense parfois que les ONG fonctionnent comme des capillarités,
c’est-à-dire qu’elles exécutent le même mandat que les principaux vaisseaux
sanguins, mais à une échelle plus restreinte. Il semble certain, au vu des
exemples précédents, que les ONG environnementales, petites ou grandes, sont
particulièrement adaptées pour exécuter des « micro » fonctions
répétées et sur le terrain, telles que rassembler des échantillonages,
effectuer des mesures, organiser des mobilisations contre ceux qui portent
atteinte à l’environnement, éduquer les populations à la base et apporter une
aide provisoire. Néanmoins, même ces activités au niveau communautaire sont susceptibles d’interférer avec les
politiques (dans les différents sens du terme) de différentes manières :
elles complétent des théories scientifiques existantes portant sur les
phénomènes naturels grâce aux connaissances locales ; elles
diffusent, et si nécessaire traduisent, les informations sur l’environnement
provenant de bases de données nationales et internationales ; elles mettent
en lumière des cas récurrents de violations et manquements qui devraient
être transmis au niveau international ; elles reformulent les paradigmes
de la politique dominante pour prendre en compte les incertitudes sociales et
scientifiques ; et, de façon plus polémique, elles soulignent les
orientations spécifiques et culturellement conditionnées – voire les
pathologies- des régimes environnementaux (par exemple, l’insistance sur une
mégafaune charismatique lors de la mise en œuvre du CITES [la convention sur le
commerce international des espèces menacées de la flore et de la faune
sauvage]. Sur tous ces points, les ONG agissent proactivement en tant
qu’initiatrices créatives de politiques, et non pas comme des agents passifs à
la solde de dirigeants situés à un degré plus élevé de la hiérarchie
politique.
L’analogie
avec le système circulatoire est encore plus inappropriée si l’on ajoute
l’Etat dans ce tableau, puisque, sur de nombreux problèmes concernant la
gestion de l’environnement, les intérêts des ONG vont à l’encontre de ceux des
autorités étatiques. Avec la mondialisation des politiques et du savoir
environnemental, il est plus que probable que les OIG [organisations
internationales gouvernementales] et les ONG s’alignent sur une question écologique
face aux gouvernements nationaux, créant ainsi de possibles théâtres de
conflit. Les cas précédemment présentés donnent une idée de ce processus. Dans leur effort d’éducation, de
mobilisation et de pression pour un changement de politique, les ONG bénéficient
bien souvent du soutien des OIG pour combattre l’indifférence du niveau
national. Même la collecte d’informations scientifiques et médicales supposées
neutres devient une affaire délicate puisqu’elle dévoile l’incapacité de
l’Etat, elle crée des obligations (par exemple des demandes de compensation)
que l’Etat ne veut pas ou n’a pas les moyens d’honorer, elle interfère avec des
intérêts économiques en connivence avec l’Etat, ou entre en opposition avec
l’orthodoxie scientifique des organismes d’experts ayant le soutien de l’Etat,
comme cela c’est produit à Bhopal à propos de la controverse sur le
Thiosulfate.
Tout
ceci laisse à penser qu’il existe, dans la structure institutionnelle, une
marge d’amélioration en matière de collaboration ONG-Etat-OIG dans le domaine
de l’action environnementale. Attendre qu’une autorité plus cohérente se
développe au niveau supranational, comme le soutien énergiquement Sand, n’est
pas une solution plausible. Une voie plus prometteuse serait d’engager la
totalité des ressources institutionnelles – gouvernementales ainsi que
non-gouvernementales et intergouvernementales- pour augmenter les perspectives
d’acquisition de connaissances et réduire le potentiel de conflits
interorganisationnels. Quelles sont quelques unes des mesures pouvant être
prises pour aller dans ce sens ?
L’acquisition de connaissance
décentralisée.
L’expérience des deux dernières
décennies en matière de gestion globale de l’environnement a éveillé un
extraordinaire intérêt pour le thème de l’acquisition des connaissances. Cette
préoccupation reflète d’une part une prise de conscience du fait que notre
conception des problèmes environnementaux
et notre compréhension des causes et des conséquences qui lui sont
apparentées sont toujours à l’état embryonnaire et susceptibles de changer
rapidement grâce à de nouveaux investissements massifs dans la création de
connaissance. D’autre part, la prolifération des accords environnementaux
internationaux et, en conséquence, la divulgation d’opinions et de valeurs
profondément divisées sur l’écologie qui lui sont associés, suscitent un
intérêt pour l’acquisition de connaissances. Dans de nombreuses parties du
monde on a pris conscience que la recherche d’une coexistence pacifique
pourrait bien dépendre de la manière dont les sociétés humaines vont apprendre
effectivement à gérer leur interdépendance environnementale.
En
tant que catalyseurs de l’apprentissage environnemental, les ONG offrent une
alternative de poids au modèle standard
d’acquisition et de diffusion « par le haut » des connaissances en
sciences naturelles. Elles complètent de façon cruciale le rôle plus largement
reconnu des élites techniciennes et gestionnaires pour la construction de communautés épistémiques
et la mise en place d’une coordination des politiques internationales. Les ONG,
tout d’abord, peuvent avoir accès aux domaines de l’expérience et de la
compréhension locales, et peuvent
offrir des modèles alternatifs pour un environnement sain et pérenne, ce qui
reste bien souvent en dehors du champ de la science plus institutionnalisée.
Elles consituent donc un vecteur permettant de
faire émerger le savoir depuis la base – une tâche nécessaire vu
l’extrême hétérogénéité des écosystèmes et des interactions entre êtres humains
et environnement.
Cependant,
les savoirs recueillis par les ONG devront passer par des processus de
validation et de standardisation, voire de traduction dans un langage
mathématique ou scientifique, dans le but de faire autorité en dehors de leur
lieu d’origine. C’est là que les OIG (ainsi que les institutions étatiques)
pourraient apporter une aide décisive. Les normes d’exécution et les
orientations techniques doivent souvent être développées de manière ad hoc pour répondre à des défis particuliers,
comme c’est le cas pour les suites d’un désastre. Les OIG pourraient jouer un
rôle majeur dans la légitimation du travail scientifique des ONG si elles se
tiennent à l’écoute de certaines questions les concernant et disposent de
méthodes pour y répondre. Par exemple – vu l’importance du travail de cadrage
institutionnel dans le processus de construction d’une crédibilité
scientifique- des arrangements en matière de collaboration pour la surveillance
de l’environnement pourraientt requérir la création d’un corps consultatif
d’experts pour guider le protocole de développement, aider à la récolte de
données et à leur conservation, proposer une analyse critique, et aider à
l’interprétation et à la diffusion des découvertes. Les OIG pourraient
également conserver, rendre disponible et périodiquement raffraichir des
banques de données pertinentes d’experts et de services d’experts, tels que les
organisations de scientifiques et de physiciens dans l’intérêt du public.
Enfin, l’appui des OIG pourrait en partie compenser le manque de ressources qui
contribue à fragiliser le leadership et les performances peu fiables de la
plupart des ONG du monde, qui sont de plus petite taille et ont moins
d’expérience.
Au-delà de la souveraineté.
L’émergence et l’influence de
réseaux et de communautés épistémiques au niveau infra-étatique ont été
pointées du doigt par de nombreux observateurs des régimes environnementaux
internationaux. Dans la plupart des cas toutefois, l’analyse de ces communautés
épistémique n’a pas été à la hauteur du défi que ces constellations d’acteurs
pourraient poser à la souveraineté des Etats. Il est largement accepté que les
communautés épistémiques écologiques seraient composées à la fois des
bureaucraties nationales chargées de responsabilités en matière d’environnement
et d’ONG souscrivant à un ensemble de valeurs et de définitions partagées.
L’expérience des ONG dans leur activité de protection de l’environnement nous
donne une image moins rassurante. A la fois les experts, les ONG
multinationales et les ONG organisées à la base, ont parfois rencontré une
violente opposition de la part des autorités étatiques. Leur alliance, si elle
a lieu, avec des agences nationales chroniquement faibles leur offre une
protection insuffisante.
Le renforcement des liens entre
OIG et ONG devrait renforcer la voix et l’autorité de ces dernières, ainsi que
leur stabilité institutionnelle et la pérénité de leurs objectifs ; mais
cela ne résoudra pas la situation conflictuelle entre l’Etat et les ONG dans
lequel la plupart d’entre elles doivent évoluer. La réalité est telle que les
ONG, au moins à court terme, ont besoin des Etats pour exécuter et légitimer
leur savoir, leur vision du monde et les politiques qui ont leur préférence.
Assistées par le fax et internet, et relativement exemptes d’engagement
idéologique à défendre, les ONG environnementales ont construit avec un succès
énorme des réseaux au-delà des frontières étatiques. Mais ces développements
réaffirment à différents degrés la proposition selon laquelle « toute
politique est locale ». L’essor international du célèbre mouvement indien
Chipko nous en livre un exemple instructif. Dans ce cas, il s’agissait avant
tout d’une initiative environnementale locale, organisée pour protéger des
ressources locales, dont les préoccupations ont semblé s’étendre au monde
entier. Le mouvement a engendré des actions qui pourraient être réinterprétées
comme des symboles de la pensée globale par des acteurs poursuivant des buts
politiques différents dans des lieux éloignés de l’Inde ; et pourtant il
était né des oppositions caractéristiques de l’Inde et a dû triompher dans son
contexte immédiat pour pouvoir avoir une influence plus vaste.
Si passer outre les Etats n’est
pas la solution, alors que peuvent faire les OIG pour encourager la coopération
entre les autorités étatiques et les ONG sur les problèmes
environnementaux ? Améliorer la communication et la participation
formelle, de préférence sur la base des régimes internationaux comme c’est le
cas du CITES, est sans aucun doute un début de solution. Dans de tels forums,
un nombre plus grand d’Etats devraient être amenés à prendre en compte ce que
les régulateurs environnementaux nord-américians, par exemple, ont récemment
commencé à reconnaître : qu’un système effectif de gestion de l’environnement
demande une transformation constante des engagements de politiques nationales
et des cadres concernant les problèmes émergeants locaux ou translocaux.
L’analyse scientifique des risques environnementaux, selon un rapport du
Conseil National de la Recherche des Etats-Unis (US National Research Council),
devrait donc être intégrée à des formes de délibération qui engagent les
citoyens et les ONG. Une analyse du haut vers le bas, sans délibération
horizontale, amènerait trop souvent à s’occuper de faux problèmes.
Selon une analyse récente de
l’apprentissage environnemental, une condition préalable essentielle est
« l ‘absence de différences politiques irréconciliables entre les
pays membres dominants ». Comme si cela ne représentait pas un objectif
assez décourageant, il faut ajouter que des conflits insolubles entre les
communautés épistémiques des acteurs étatiques et non étatiques rend l’action
encore plus difficile. L’explosion des sciences de l’environnement ces
dernières années, et leur diffusion à de nouveaux acteurs de plus en plus
nombreux, pour compliquer le tout, a exacerbé l’intensité du conflit technique.
De plus grandes connaissances semblent ne faire que révéler des zones
d’incertitudes jusque là insoupçonnées, donc l’accroissement de la compréhension
scientifique finit par miner l’autorité même de la science. Le sociologue
allemand Ulrich Beck se réfère à ce processus auto-destructeur comme à une
« modernisation reflexive » dans sa thèse référence selon laquelle le
risque- d’avantage, disons, que la classe, la race ou la famille-fonctionne
désormais comme la force organisatrice dominante de nos sociétés
contemporaines. La quête de la construction des « communaitées
imaginées » d’Anderson face à ce fond de contestation est une entreprise
délicate pour les écologistes, qui doivent entrer en compétition avec les Etats
et les lobbies (groupes de pressions) des industries qui contrôlent
considérablement plus de ressources et les déploient souvent à des fins très
différentes. La collaboration avec les OIG peut aider à rectifier ces
inégalités et à procurer aux ONG des opportunités structurées pour faire
intervenir leur discours critique mais essentiel dans les discours émergents
d’une société civile globale.